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Depuis plusieurs mois, la Guinée traverse une crise de liquidité qui secoue le système bancaire et inquiète les acteurs économiques. Files d’attente dans les agences, limitations des retraits et tensions de trésorerie en sont les signes visibles. Mais loin d’être une fatalité, cette crise peut être l’occasion d’ouvrir une nouvelle page pour repenser notre système financier et renforcer les fondations de notre économie.
Les causes profondes de la crise
D’emblée, cette crise est multifacette. Elle s’explique en partie par les profondes transformations économiques qu’a connues le pays dont les travaux publics massifs liés à l’augmentation des dépenses d’investissement ; lancement du projet Simandou, chantier minier d’envergure mondiale, qui a généré d’importants flux financiers.
Ces dynamiques ont accru la demande de liquidités dans un contexte de préférence accrue pour la liquidité.
D’autres facteurs ont amplifié les tensions :
-Le durcissement de la lutte contre le blanchiment d’argent a entraîné des retraits massifs et une forte réticence à déposer dans les banques. Les responsables de la conformité en sont pleinement conscients. Ce rejet du système bancaire s’expliquerait, pour beaucoup, par la volonté d’échapper aux mécanismes de contrôle. Selon les autorités monétaires, 94 % des billets mis en circulation ne retournent pas dans le circuit bancaire. Une question centrale demeure : où se dirigent donc ces liquidités ? S’agit-il d’une simple préférence pour le cash ou d’une méfiance amplifiée par la crise de confiance actuelle ?
-L’absence de notation souveraine constitue un frein majeur pour l’État dans sa capacité à mobiliser des ressources extérieures à des conditions avantageuses. Cette situation l’empêche d’accéder aux marchés financiers internationaux à faible coût, contrairement à d’autres pays disposant d’une meilleure crédibilité financière. Face à cette contrainte, l’État se tourne vers le marché intérieur pour financer ses besoins.
En pratique, cela se traduit par une pression accrue sur les banques commerciales, sommées de souscrire aux obligations du Trésor. Dans certains cas, comme en 2023, ces souscriptions ont même été rendues possibles grâce à l’utilisation partielle des réserves obligatoires des banques, normalement destinées à garantir la stabilité du système financier.
Si cette stratégie permet à l’État de boucler son financement à court terme, elle réduit d’autant la capacité des banques à financer l’économie réelle, accroît les risques de liquidité.
-La préférence marquée pour la liquidité chez les agents économiques qui s’explique en grande partie par la structure archaïque du système financier national et par le faible niveau de confiance accordé aux institutions. Dans un environnement où l’accès aux services bancaires modernes reste limité, où les délais de transaction sont longs et les coûts élevés, où l’accès au service de caisse est un combat, les acteurs économiques privilégient la détention de cash, perçu comme plus sûr et plus immédiatement disponible.
Cette préférence est renforcée par une méfiance généralisée vis-à-vis du système bancaire, aggravée par la présente crise de liquidité. Les ménages comme les entreprises craignent de ne pas pouvoir retirer leurs fonds en cas de besoin urgent, ce qui les pousse à conserver leurs ressources hors du circuit bancaire.
À long terme, ce comportement freine la bancarisation, limite la capacité des banques à transformer l’épargne en crédit productif et contribue à maintenir une économie largement informelle.
Une crise qui révèle les faiblesses… et les opportunités
Les économies vivent souvent les crises issues de leurs propres limites structurelles. La crise actuelle révèle la fragilité de notre système financier, encore trop dépendant du cash et insuffisamment diversifié. Mais elle constitue aussi une opportunité unique : celle de repenser nos mécanismes de financement, de renforcer la discipline publique et d’accélérer la modernisation financière.
Quelles solutions envisager ?
Pour transformer cette crise en tremplin, plusieurs réformes et actions sont nécessaires :
1-Approvisionnement en cash et circulation monétaire
Émission de nouveaux billets par la BCRG pour réapprovisionner les banques comme déclarée par la BCRG. Cette solution permettra d’injecter de la liquidité dans le circuit bancaire et favoriser la réduction des tensions de trésorerie.
Au-delà, la conduite de la politique monétaire devrait être revue : les conditions de refinancement des banques auprès de la BCRG devraient être assouplies, modernisées et, plutôt que de se focaliser sur la masse monétaire, un ciblage de l’inflation pourrait être envisagé.
2- Digitalisation et limitation du cash
-Imposition de la facture électronique pour toutes les entreprises B2B. Elle est en faveur dans de nombreux pays y compris africains dont la Tunisie, le Kenya, le Bénin, le Niger, le Sénégal et en cours d’implémentation au Nigéria et en Tanzanie.
-Pratique anti-cash pour transactions supérieures 50 millions GNF. Toutes les transactions excédant ce montant devraient se faire par virement bancaire. Une telle disposition peut être prévue dans le Loi de Finances Rectificatives assortie de sanctions fiscales pour les entreprises qui l’enfreindrait.
-Imposition d’un délai de paiement pour les entreprises dont le CA dépasse un certain seuil hors TVA.
L’objectif est de réduire la thésaurisation, de sécuriser les paiements et d’améliorer le suivi fiscal.
3- Renforcement de la confiance dans le système bancaire
Renforcement de l’interopérabilité de la Guinéenne de Monétique et le renforcement du Fonds de Garantie des Dépôts et Résolution. L’existence du fonds de garantie des dépôts et résolution peut être mise en avant pour rassurer les déposants.
L’objectif est d’inciter les agents économiques à déposer, laisser leurs fonds dans le système formel et à avoir les garanties de pouvoir en disposer facilement quand ils le désirent.
4- Discipline budgétaire
Évitement des dépenses extra-budgétaires et lancement de projets uniquement avec financement sécurisé et études disponibles. L’objectif est de ne pas générer de pressions supplémentaires sur la trésorerie de l’État.
5️–Accès aux marchés financiers
Notation souveraine de la dette pour permettre l’accès aux marchés financiers à faible coût et favoriser la mobilisation des ressources financières.
L’objectif est de diversifier les sources de financement et réduire la dépendance aux banques commerciales.
6️–Mobilisation de dépôts à long terme
Lever les entraves à la mobilisation par les banques de dépôts à long terme (taux attractifs, produits incitatifs).
L’objectif est de permettre aux banques de financer l’investissement à long terme.
7️–Lutte contre le marché parallèle des changes
Imposition stricte des bureaux de change et création d’un Office de Change officiel.
Une période de grâce pourrait être donnée aux agents pour se conformer.
L’objectif est de ramener les transactions de change dans le circuit légal et réduire la volatilité du marché. Et surtout lutter le blanchiment d’argent.
8️– Sanctions et régulation
Sanctions contre les agences bancaires et virements non agréés.
L’objectif est sécuriser le système bancaire et limiter les pratiques informelles.
9️–Émission de nouveaux instruments financiers
Obligations destinées aux particuliers et autres agents économiques (hors banques) indexées sur l’inflation.
L’objectif est de mobiliser l’épargne privée et canaliser les fonds vers le financement de l’économie.
10- Produits d’épargne bancaire
Incitation des banques à émettre des produits d’épargne attractifs (dépôts à terme, comptes rémunérés, certificats indexés).
L’objectif est d’augmenter la mobilisation de ressources longues pour le financement des investissements.
Ibrahima SANOH
Consultant Finance