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http://Actuguinee.org / Depuis que le Blanc est parti en emportant le soleil, ce pays n’est plus gouverné. Il est brutalisé. On ne l’administre pas, on le corrige. On le frappe comme un vieux bidon rouillé pour en extraire les dernières pièces. On appelle cela « assainir ». Moi, j’appelle ça une obsession maladive : faire disparaître le pauvre du champ de vision du pouvoir. Sa présence qui dérange. Sa misère qui déborde du trottoir comme une herbe indocile.
La seule saleté qui gêne vraiment l’État, ce n’est pas l’insalubrité, mais la pauvreté visible. Celle qui marche, qui vend, qui insiste. Celle qui rappelle chaque jour l’échec d’un projet national jamais tenu.
Ils sont venus à l’aube. Toujours à l’aube. Les bulldozers, ces bêtes jaunes aux mâchoires d’acier, ont grogné, craché leur haleine noire, puis avalé. Les étals de Fatou. Les cages à poulets de Mamadou. Le réchaud de Aïssatou, où miroitait encore, dans la sauce, le seul repas que ses enfants mangeraient de la journée. Ils ont tout broyé. Derrière eux, un champ de poussière, des souvenirs écrasés, et cette phrase silencieuse gravée dans le sol : vous n’existez pas.
Tout le reste n’est que discours.
Conakry doit être belle, dit-on. Comprenez : vide, lisse, muette. Une ville vitrine. Une capitale carte postale. Une cité où l’on chasse le pauvre du trottoir au nom de la loi, mais où le béton est autorisé à pousser au bord de la mer, dans le lit des rivières, sur les zones interdites. Là où la vie humaine est sommée de dégager, l’immeuble, lui, obtient un permis de rester.
On rêve d’une ville propre comme un salon, mais on oublie qu’une ville est d’abord un ventre.
Les gens sont partis. Où aller ? La mer est pleine. La montagne est déjà possédée. La forêt a été hypothéquée. L’État, lui, est un spectre. Invisible quand il faut protéger, massif quand il faut détruire. Alors ils sont revenus. Le soir. En cachette. Avec des planches tordues et des tôles cabossées. La rue est devenue ministère. Le trottoir, titre foncier. On y naît, on y travaille, on y aime, on y meurt. La rue est école, tribunal, maternité et cimetière. Elle est la seule institution qui n’ait jamais fermé ses portes aux pauvres.
La ville ressemble désormais à une peau malade. Chaque matin, le pouvoir gratte jusqu’au sang. Chaque nuit, le peuple cicatrise comme il peut. Et l’on feint de s’étonner que la plaie ne se referme jamais.
Dans les journaux et les réseaux sociaux, les bien nourris parlent d’anarchie. Mais la vraie anarchie est née dans leurs bureaux climatisés. Une anarchie mentale, propre sur elle-même, qui imagine une ville sans pauvres comme on imagine un corps sans cicatrices. On accuse la vendeuse de beignets, le cireur de chaussures, le réparateur de pneus. On ne leur pose jamais la seule question honnête : où voulez-vous que j’aille ? À force de ne pas poser la question, on fabrique une nation d’errants immobiles, citoyens sans lieu dont la seule patrie s’appelle la débrouille.
Le président Mamadi Doumbouya parle de salubrité. De plan. D’embellissement. Des mots lisses, polis, qui glissent sur la réalité comme l’eau sur les plumes d’un canard. Chaque pelleteuse qui avance est pourtant un aveu. Aveu qu’on ne sait pas bâtir, alors on rase. Qu’on ne sait pas dialoguer, alors on intimide. Qu’on ne sait pas aimer son peuple, alors on le chasse. L’assainissement, chez nous, ne nettoie pas les villes. Il efface les pauvres. On appelle cela l’ordre. C’est en réalité une amnésie organisée.
Pendant que la terre tremble sous les chenilles, certains font trembler le papier. Tibou contre Makanera. Makanera contre Tibou. Bonnet blanc. Blanc bonnet. Une mêlée d’ego, une bataille de postures, une ivresse de mots creux. « Imposteur ». « Incapable ». « Condescendant ». Le vieux prototype de l’intellectuel guinéen ressurgit, fidèle à lui-même. Tout pour le moi. Rien pour les mains calleuses. Des lettres ouvertes comme des châteaux de sable, dressés loin de la marée montante de la misère.
Dans ce tohu-bohu, Tierno Monénembo écrit. Il ne règle pas de comptes, il rend des comptes. Il ne défend pas un territoire symbolique, il défend le droit de Fatou à vendre ses oignons au coin de la rue. Il ne parle pas de lui. Il fait parler ceux qui n’ont jamais eu de voix. Sa littérature regarde vers le bas, là où l’histoire officielle ne descend jamais. Elle rappelle que la grandeur d’un écrivain ne se mesure pas à son nom, mais à la dignité qu’il restitue aux sans-noms.
Il nous rappelle, à juste titre, que le déguerpissement en cours est un théâtre. Une mise en scène de la force pour masquer le vide. On détruit pour prouver qu’on existe. On chasse pour ne pas avouer qu’on est perdu. Là où l’État devrait bâtir des politiques, il déploie des chenilles. Là où il faudrait du droit, on envoie du bruit et de la poussière.
Pendant ce temps, le peuple agit. Il ne débat pas, il survit. Il recoud son existence avec les fils cassés que le pouvoir lui abandonne. Chaque soir, il reconstruit ce qui sera détruit le lendemain. Le cycle est devenu rite. La survie, sacrement.
Ce pays n’a pas besoin de duellistes au ventre plein et aux mains vides. Il a besoin de témoins. Il n’a pas besoin d’injures, mais d’indignation utile. Il n’a pas besoin de rues vides, mais d’une mémoire habitée et d’un avenir partageable. À force de vouloir une ville propre sans justice, on fabrique une société sale d’injustices.
La Cinquième République qui s’annonce ne pourra pas commencer par la pelleteuse. Elle devra commencer par une vérité simple : on ne construit pas une nation contre ceux qui la portent à bout de bras. Gouverner, ce n’est pas faire place nette, c’est faire place juste. Ce n’est pas dégager les corps, c’est reconnaître les vies.
Aux autorités, une question demeure, et elle est décisive : voulez-vous une ville décor ou une ville habitée ? Une capitale de façades ou une capitale de citoyens ? Il est encore temps d’échanger la force contre l’écoute, la brutalité contre l’intelligence sociale, la destruction contre la construction patiente. Le vendeur de rue n’est pas une anomalie à corriger. Il est une réalité à intégrer, une économie à organiser, une dignité à protéger.
La ville continuera de battre, fiévreuse, irrégulière, indomptable. Elle battra toujours, de ce rythme sourd des pas sur l’asphalte, des mains qui comptent, des ventres qui crient. Reste à savoir si elle battra contre l’État ou avec lui. Une République qui commence par expulser les siens commence mal son histoire. Mais une République qui regarde ses pauvres comme une promesse plutôt que comme une faute, celle-là mérite enfin d’être appelée République.
Allah sait mieux. Qu’il nous donne la bonne compréhension.
Ousmane Boh KABA
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