Cellou Dalein Diallo, notre sorcier national (Par Ousmane Boh Kaba)

il y a 3 heures 16
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Depuis plus de dix ans, nous vivons dans une interminable pièce de théâtre, une comédie mal jouée où les acteurs sont mauvais mais où le coupable est toujours le même : Cellou Dalein Diallo. À chaque crise, à chaque catastrophe, à chaque ratage national, le nom revient comme un refrain envoûtant : Cellou ! Coupure de courant ? Cellou. Hausse du prix du riz ? Cellou. Manifestation à Kaloum ? Cellou. Embouteillage à Madina ? Cellou ! Même quand les moustiques piquent trop fort la nuit ou que le tonnerre gronde sur Conakry, c’est encore lui, notre fétiche national, notre diable officiel, notre bouc émissaire certifié conforme.

Nous avons trouvé mieux qu’un programme politique, mieux qu’un plan de développement : nous avons inventé le médicament universel, la potion magique qui soigne nos consciences et endort nos responsabilités. Son nom : Cellou Dalein Diallo. Une pilule à avaler dès que le pays s’enlise. Une incantation à réciter dès que nous refusons de regarder dans le miroir. Un gri-gri moderne, à la fois sorcier, marabout et prestidigitateur.

Rappelons-le : cet homme a été ministre, oui. Premier ministre aussi. Mais jamais président, jamais chef de l’État, jamais maître absolu de la maison Guinée. Toujours un locataire provisoire, jamais le propriétaire des lieux. Malgré cela, nous avons décidé qu’il était le grand coupable de tout, l’architecte invisible de nos malheurs. Comme si on accusait le concierge d’avoir incendié la villa, alors que le vrai pyromane dormait dans la chambre du propriétaire.

Nous, Guinéens, avons un talent unique au monde. Pendant que d’autres nations inventent des vaccins, envoient des fusées sur Mars, bâtissent des empires technologiques, nous, nous avons inventé un coupable éternel. Le Rwanda, rescapé d’un génocide, a reconstruit un État et une compagnie aérienne qui vole jusqu’à Londres. Nous, vingt ans après Air Guinée, nous n’avons pas réussi à faire décoller un cerf-volant aux couleurs nationales. Mais attention : ce n’est pas notre faute, jamais ! C’est celle de Cellou !

Puisque cela ne suffisait pas, nous avons perfectionné notre trouvaille. Après avoir accusé l’homme de tous les malheurs, après avoir détruit sa maison, après avoir traqué ses partisans, nous avons décidé d’aller plus loin : interdire son parti. L’UFDG, rayé d’un simple arrêté, comme on rature un mot gênant dans un brouillon. Voilà ! Problème réglé. Plus besoin d’organiser d’élections, plus besoin de nettoyer nos fichiers électoraux, plus besoin de convaincre le peuple. Il suffit de suspendre l’homme et son ombre. Ainsi, nous pouvons continuer à patauger dans notre boue et à chanter notre éternel refrain : “Si la Guinée va mal, c’est Cellou !”

Ce que nous craignons, ce n’est pas Cellou l’homme. Ce n’est pas son passé, ni ses discours, ni même ses partisans. Ce que nous craignons, c’est son bulletin de vote. Ce petit papier fragile qui, s’il était compté honnêtement, pourrait renverser nos montagnes de mensonges. Nous avons peur de son bulletin comme les vampires ont peur de la lumière. Nous savons tous qu’un jour, si par miracle nous avions des élections libres, ce bulletin-là nous conduirait directement au Palais présidentiel. Et ça, c’est le cauchemar suprême de nos maîtres.

S’il est un danger, alors qu’on le laisse se présenter. S’il est si impopulaire, qu’on organise des élections normales. Et si notre peuple le rejette, qu’on en finisse une bonne fois pour toutes. Mais tant que nous le fuyons, le traquons, le salissons, nous ne faisons que prouver une chose : c’est lui, notre vrai adversaire. Le seul qui fait trembler même ceux qui tiennent nos armes.

Plutôt que d’affronter ce cauchemar, nous préférons inventer des fantômes. Nous préférons casser sa maison plutôt que d’ouvrir nos bureaux de vote. Nous préférons salir son nom plutôt que de laver notre conscience. Nous préférons courir après son ombre plutôt que d’affronter notre propre incompétence. Nous préférons interdire un homme plutôt que de nous autoriser, enfin, à rêver d’alternance.

Vingt ans après, nous continuons à juger le fantôme d’Air Guinée, comme si ce cadavre allait nous livrer des tickets d’embarquement pour le futur. Nos présidents passent, nos généraux défilent, nos ministres s’engraissent, mais l’avion national reste cloué au sol, rouillé sur le tarmac de nos illusions. Dans cette immobilité spectaculaire, une seule chose continue de voler très haut : notre hypocrisie.

Regardons-nous dans le miroir : nous avons inventé une justice qui poursuit avec zèle l’opposant exilé, mais qui détourne les yeux dès qu’il s’agit de juger les pilleurs organisés de notre État. Nous avons inventé une transition qui se proclame neutre mais qui agit comme la succursale d’une peur maladive. Nous avons inventé une refondation qui n’est qu’une reconstitution maladroite de notre passé. Bref, nous n’avons rien inventé du tout, à part un coupable unique.

La vraie question, la seule qui mérite encore d’être posée, est simple : qu’est-ce que nous risquons vraiment si Cellou Dalein Diallo gagne une élection ? Qu’il devienne président ? Qu’il nomme des ministres ? Qu’il soit obligé de rendre des comptes ? Est-ce cela qui nous terrorise ? La perspective d’avoir, pour une fois, un dirigeant élu par le peuple et contraint de répondre devant lui ? La peur de la normalité ?

Au fond, nous ne sommes pas fatigués de Cellou. Lui, il dort tranquille à Dakar. Nous sommes fatigués de nous-mêmes. Fatigués de nos mensonges, de nos dictateurs recyclés, de nos opposants fabriqués dans les casernes, de nos transitions sans fin. Fatigués de courir après nos ombres, d’inventer des sorciers pour excuser nos propres crimes. Fatigués de cette politique de cancrelat qui préfère écraser les faibles plutôt que de combattre la misère.

L’histoire est têtue. À force de peur, nous fabriquons nos fantômes. À force de calomnies, nous créons nos martyrs. À force d’éviter nos urnes, nous finirons toujours par tomber sur une colère que ni nos balles, ni nos chars, ni nos décrets ne pourront contenir.

Encore une fois, posons la question que nous redoutons tous : pourquoi avons-nous si peur de Cellou Dalein Diallo ? Nous connaissons tous la réponse. Mais ici, dans ce pays, dire la vérité est devenu plus dangereux que de la trahir.

Ousmane Boh Kaba

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