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http://Actuguinee.org/ On croyait tout savoir de la Guinée, de cette manie qu’elle a de nous prendre à revers quand on s’y attend le moins, comme un griot qui vous réveille à trois heures du matin pour vous annoncer que votre belle-mère a rêvé que vous alliez gagner à la Guinée Games. On s’était installés dans l’idée, confortablement, que Conakry était cette fourmilière monstrueuse, cette presqu’île qui étouffe sous le poids de ses propres entrailles, où l’on apprend dès le berceau que vivre, c’est d’abord survivre aux embouteillages de la Minière et aux nuits blanches de Madina. Où le matin, tout le monde descend en ville, et le soir, tout le monde monte, dans un balai incessant de taxis bondés et de marchandises ambulantes. Nous étions fiers, d’une fierté un peu masochiste, de nous dire que nous étions desmillions à nous marcher dessus entre Matam et Ratoma, comme si cette densité insensée était la preuve tangible que quelque chose, ici, bougeait encore. Des millions à partager le même trottoir, la même nappe phréatique, la même EDG qui nous fait des misères entre deux coupures. Huit millions à se demander, chaque matin, si l’eau coulera aujourd’hui ou si elle a décidé, elle aussi, de faire grève.
Et puis les résultats provisoires du quatrième Recensement Général de la Population et de l’Habitation sont tombés. Ils sont tombés comme un couperet, comme une vérité que personne n’avait vu venir, pas même les plus avisés des statisticiens de la fonction publique, ceux-là mêmes qui passent leurs journées à compter les moutons pour mieux les retrouver dans les assiettes des ministres. La région administrative de Kankan compte désormais 4 110 215 habitants. Conakry, elle, doit se contenter de 3 407 327 âmes. Relisez bien, ce n’est pas une erreur de frappe, ce n’est pas un rêve fiévreux après une nuit trop arrosée de bière locale – la marque emblématique Guiluxe – Ramadan Kareem à tous, que Dieu nous garde des excès. Kankan est plus peuplé que Conakry. La capitale régionale de la savane guinéenne, celle qu’on évoque souvent comme une lointaine parente dont on a oublié le visage, celle dont on dit « c’est loin, c’est la brousse, y’a rien là-bas sauf la grande Mamaya« , vient de rafler la couronne démographique à la vedette côtière. La brousse a riposté. La brousse a fait des petits. Beaucoup de petits.
Imaginons la scène, dans les ministères, à Kaloum. Des fonctionnaires, suspendus au-dessus de leurs cafés au lait Nescafé, lisant ces chiffres comme on lit son propre arrêt de mort administratif. Des directeurs de cabinet qui se demandent soudain, l’œil hagard, s’il ne faudrait pas, par précaution, acheter un petit terrain du côté de Kankan, au cas où les choses tourneraient vraiment. Des ministres qui, pour la première fois de leur carrière, sortent une carte de la Guinée et réalisent que le pays ne s’arrête pas à Cosa. « Mais c’est où exactement, Kankan ? », demande l’un. « C’est par là-bas, vers le soleil levant, répond un autre. Paraît qu’il y a un fleuve, le Milo. Et des gens. Beaucoup de gens, apparemment. » Stupeur dans les rangs. Car la question, immense, vertigineuse, se pose désormais à la nation tout entière : et maintenant, on fait quoi ? On continue comme avant, la tête dans le guidon, à concentrer absolument tout sur ce petit bout de presqu’île devenu trop étroit ? On laisse la région la plus peuplée du pays avec ses routes en latérite qui deviennent des piscines à chaque hivernage, ses centres de santé qui soignent à la lampe torche, ses écoles en paillote où les enfants apprennent à lire sous les arbres, et son électricité qui obéit plus aux caprices du Milo qu’à ceux d’EDG ?
Il faut bien comprendre ce que ces chiffres nous disent, au-delà de leur brutalité arithmétique. Ils ne signifient pas, évidemment, que Kankan la ville est devenue une mégalopole de verre et d’acier, avec des centres commerciaux climatisés et des embouteillages dignes de Manhattan. Personne, pas même le plus enthousiaste des fils de Nabaya, n’osera prétendre que les bouchons y rivalisent avec ceux de la gare routière de Kagbélen, ce chef-d’œuvre de désorganisation humaine où l’on peut passer trois heures pour parcourir deux kilomètres. Non. Ce que ces chiffres révèlent, c’est quelque chose de bien plus profond, de bien plus troublant. Ils nous disent que pendant que nous regardions tous vers la mer, hypnotisés par ce mirage côtier, hypnotisés par l’idée que tout se jouait ici, sur cette langue de sable coincée entre l’Atlantique et la mangrove, l’intérieur du pays, lui, n’a pas cessé de vivre. Il a aimé, il a procréé, il a peuplé. Sans tambour ni trompette, sans grands stades et sans échangeurs, sans autoroutes et sans aéroports internationaux, les femmes de Kankan, de Kérouané, de Kouroussa, de Mandianaet de Siguiri ont simplement continué à faire ce que l’on fait de mieux en Guinée : elles ont donné la vie. Et ces vies, aujourd’hui, pèsent dans la balance. Elles pèsent même plus lourd que tous les fonctionnaires de Kaloum réunis.
Alors oui, il y a une ironie féroce dans ce renversement. Une ironie que les griots de demain chanteront peut-être, si tant est qu’on leur laisse encore une place dans ce pays qui court après la modernité sans savoir par quel bout la prendre, qui achète des rames de métro pour une ville qui n’a pas de rails et des stades olympiques pour des athlètes qui n’ont pas de terrain d’entraînement. Pendant des décennies, on a tout pompé vers Conakry. Tout. Les investissements, les universités, les hôpitaux qui fonctionnent à peu près, l’électricité quand elle daigne se montrer, l’eau courante quand les tuyaux ne sont pas percés, les routes bitumées, les lampadaires, les ronds-points, les statues. On a vidé les campagnes de leurs forces vives, on a attiré les jeunes vers ce mirage urbain, et pendant ce temps, ceux qui restaient, ceux qui n’avaient pas les moyens du voyage ou l’audace du départ, ceux-là faisaient souche. Ils faisaient des enfants. Beaucoup d’enfants. Et ces enfants, devenus grands, n’ont pas tous pris le chemin de la capitale, contrairement à ce que prévoyaient tous les manuels de démographie. Beaucoup sont restés, ont cultivé la terre, ont élevé des bœufs, ont extrait de l’or dans les artères de la Haute-Guinée, ont maintenu vivante cette Guinée profonde que nous ne voyons plus depuis que nous avons les yeux braqués sur les vitrines de Kaloum et les magasins de la corniche.
La gifle est rude. Elle nous oblige à une révision déchirante de notre propre carte mentale. La Guinée, ce n’est pas que Conakry. Cela paraît une évidence, une lapalissade, une vérité de La Palice, et pourtant nous nous comportons tous comme si la République s’arrêtait aux portes de Cosa, comme si au-delà du pont, il n’y avait qu’un vaste désert humain peuplé de quelques âmes égarées vivant sous des cases en paille. Les chiffres viennent de nous rappeler à l’ordre, violemment, comme un coup de bambou sur les doigts. Ils nous disent que le centre de gravité du pays a bougé, silencieusement, patiemment, sans demander la permission à personne, sans campagne médiatique, sans discours présidentiel, sans inauguration de stade. Ils nous disent que la majorité des Guinéens ne vit pas dans la capitale. Ils nous disent que nos schémas de développement, nos planifications budgétaires, nos rêves d’émergence construits autour du seul nombril côtier sont peut-être obsolètes, inadaptés, presque obscènes.
Imaginez un instant que nous prenions ces chiffres au sérieux. Vraiment au sérieux. Imaginez que nous nous réveillions un matin en nous disant : « Bon, puisque Kankan est désormais la région la plus peuplée, c’est là-bas qu’il faut construire le prochain grand hôpital, la prochaine université d’excellence, le prochain aéroport international. » Imaginez que les ministres, au lieu de se battre pour un bureau climatisé à Kaloum avec vue sur la mer, commencent à regarder du côté du Milo en se demandant s’il ne faudrait pas, par simple logique arithmétique, transférer quelques directions générales vers l’est. Imaginez le premier conseil des ministres à Kankan, sous la chaleur de la Haute-Guinée, avec des ministres en costume-cravate qui ruissellent comme des sources en cherchant désespérément un climatiseur qui fonctionne, pendant que EDG coupe l’électricité pour cause de « délestage technique ». Imaginez les déménagements, les camions de la fonction publique chargés de dossiers poussiéreux traversant le pays d’ouest en est sur des routes qui n’existent que dans les discours officiels. La simple évocation de cette hypothèse prête à sourire, n’est-ce pas ? Elle prête à sourire parce qu’elle est absurde, parce que tout le monde sait que rien ne changera, que Conakry continuera d’aspirer toute la sève du pays comme un baobab malade qui pompe l’eau de tout un village pour finir par s’effondrer de l’intérieur, un jour, sous son propre poids, dans un bruit de ciment et de désillusion.
C’est pourtant là que la satire rejoint la tragédie. Nous rions, ou nous sourions jaune, parce que nous savons que ces chiffres ne changeront rien. Absolument rien. Les investissements continueront d’affluer vers la presqu’île, les routes de Kankan resteront défoncées, ses hôpitaux sous-équipés, ses écoles en paillote, ses marchés en terre battue. Et les 4,1 millions d’habitants de la région continueront, pour l’essentiel, de se débrouiller seuls, comme ils l’ont toujours fait, comme leurs parents l’ont fait avant eux, sans rien attendre de cette République qui ne se souvient d’eux qu’au moment des recensements et des élections, quand il faut des voix pour remplir les urnes et des statistiques pour rassurer les bailleurs de fonds.
Alors la question demeure, lancinante, presque obscène dans sa simplicité, dans sa naïveté presque enfantine : et maintenant, on déménage la capitale ? La réponse, tout le monde la connaît, même les enfants de Kankan qui grandissent sans école. Non, on ne déménagera pas la capitale. On continuera de gouverner depuis Conakry, de planifier depuis Conakry, de rêver depuis Conakry, de voler depuis Conakry, de distribuer depuis Conakry. Mais il y aura désormais, dans l’esprit de ceux qui savent lire entre les lignes des chiffres officiels, une petite musique discordante. Une petite voix qui murmure que le pays réel n’est pas celui des statistiques, ou plutôt qu’il l’est devenu sans que personne s’en aperçoive. Une petite voix qui rappelle que la Guinée, la vraie, celle qui vit, qui aime, qui souffre et qui espère, celle qui cultive le riz et qui extrait l’or, celle qui prie à la mosquée du vendredi et qui danse dans les cérémonies de mariage, est peut-être en train de se déplacer, lentement, inexorablement, vers ces horizons que nous avons trop longtemps négligés.
Il ne reste plus qu’à espérer, avec cette foi un peu naïve qui caractérise encore les Guinéens malgré tout, que ceux qui nous gouvernent, avant le prochain recensement, avant que Kankan ne double encore la mise, avant que Nzérékoré ne suive l’exemple, avant que Boké ne se réveille, avant que Labé ne montre les dents, daignent lever les yeux de leurs dossiers kaloumiens et regardent enfin vers l’est. Non pas par charité, non pas par justice, non pas par bonté d’âme, mais par simple réalisme arithmétique. Parce que les chiffres, eux, ne mentent pas. Et 4,1 millions d’habitants, cela finit toujours par se faire entendre. Par les urnes, par la rue, par la révolte ou par cette force tranquille des peuples qui, faute de voir l’État venir à eux, apprennent à s’en passer. Et c’est peut-être ça, la plus grande leçon de ce recensement, la plus amère, la plus cruelle : Kankan a prouvé qu’on peut être nombreux, très nombreux, et parfaitement invisible aux yeux de la République. Jusqu’au jour où les chiffres, ces sales petits chiffres, ces empêcheurs de tourner en rond, viennent tout gâcher en disant la vérité. Une vérité qui dérange. Une vérité qui bouscule. Une vérité qui, peut-être, finira par réveiller ceux qui dorment pendant que le pays bouge sans eux.
Ousmane Boh KABA
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