Réhabiliter l’hommage anthume en Guinée [Par Aboubacar Sakho]

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En Guinée, la reconnaissance publique s’inscrit encore largement dans une temporalité paradoxale : celle qui privilégie l’éloge posthume au détriment de la célébration du vivant. Combien de figures nationales, d’intellectuels, d’artistes, de serviteurs de l’État ou d’acteurs de l’ombre voient leur mérite véritablement reconnu seulement après leur disparition ? À chaque deuil, la scène publique se transforme en une tribune d’hommages appuyés, où se succèdent témoignages élogieux et discours vibrants. Pourtant, bien souvent, ces mêmes voix étaient absentes ( ou silencieuses ) lorsque ces personnalités étaient encore en vie.

Ce constat soulève une interrogation essentielle : pourquoi la reconnaissance semble-t-elle conditionnée à la disparition ? Derrière cette pratique se dessine une forme d’inertie culturelle, voire une difficulté collective à exprimer la gratitude au présent. Honorer les morts est une tradition profondément ancrée, respectable en soi, mais qui ne devrait pas occulter la nécessité d’encourager, de valoriser et de célébrer celles et ceux qui contribuent activement à la construction nationale.

C’est dans ce contexte que s’inscrit une évolution perceptible au sommet de l’État. Depuis son accession au pouvoir, le chef de l’État, Mamadi Doumbouya, imprime clairement une nouvelle dynamique en multipliant les distinctions honorifiques. Cette orientation traduit une volonté de replacer la reconnaissance au cœur de l’action publique, non plus comme un simple rituel posthume, mais comme un levier d’encouragement et de valorisation immédiate.

À travers l’élévation de citoyens à la dignité de l’ordre national du mérite, mais aussi par l’attribution de noms de compatriotes ( vivants comme disparus ) à des rues, avenues ou infrastructures publiques, les autorités posent les jalons d’un changement de paradigme. Ce geste symbolique, en apparence simple, porte en réalité une portée considérable : il inscrit les figures nationales dans l’espace quotidien, dans une mémoire collective vivante, et non uniquement dans le registre du souvenir.

Ce basculement vers une reconnaissance anthume ( c’est-à-dire de son vivant ) présente de multiples vertus. D’abord, il permet aux bénéficiaires de mesurer concrètement l’impact de leur engagement. Être honoré de son vivant, c’est recevoir une forme de validation sociale qui peut renforcer la motivation, stimuler l’excellence et encourager la transmission. Dans un pays en quête de repères et de modèles, cette reconnaissance active contribue à bâtir un imaginaire collectif plus inspirant.

Ensuite, cette pratique participe à la consolidation du lien social. En valorisant publiquement les parcours exemplaires, l’État envoie un signal fort : celui d’une société qui reconnaît et célèbre l’effort, le mérite et l’intégrité. Cela peut, à terme, encourager une culture de l’engagement citoyen, où chacun se sent potentiellement acteur du développement national.

Cependant, au-delà des initiatives institutionnelles, ce changement appelle une évolution plus large des comportements, notamment au sein des élites. Il est temps que les acteurs politiques, économiques et médiatiques acceptent de transformer leurs pratiques. Les hommes politiques, en particulier, gagneraient à dépasser les clivages pour reconnaître publiquement les qualités, les compétences ou les réalisations de leurs homologues, même lorsqu’ils appartiennent à des camps opposés. La rivalité démocratique n’exclut ni le respect ni la reconnaissance.

De la même manière, les hommes d’affaires, les journalistes et les leaders d’opinion ont un rôle crucial à jouer. Les médias, les conférences, les colloques et autres espaces d’expression publique devraient devenir des lieux où l’on valorise les parcours de vie, où l’on souligne les contributions positives, où l’on met en lumière les efforts réels. Trop souvent, ces tribunes sont dominées par la critique, la polémique ou le silence, laissant peu de place à la reconnaissance sincère.

Il ne s’agit pas de verser dans l’éloge excessif ou la complaisance, mais d’instaurer une culture de l’équilibre, où la critique constructive coexiste avec la valorisation méritée. Reconnaître les qualités d’un pair de son vivant, c’est faire preuve de maturité, d’honnêteté intellectuelle et de sens de l’intérêt général. C’est aussi contribuer à apaiser le débat public et à renforcer la cohésion nationale.

À l’inverse, l’exclusivité accordée aux hommages posthumes entretient une forme de décalage entre la réalité vécue et le discours public. Trop souvent, la maison mortuaire devient le théâtre d’éloges qui, bien que sincères dans l’émotion du moment, contrastent avec l’indifférence, voire l’oubli, qui entouraient le défunt de son vivant. Cette contradiction nourrit un malaise et interroge sur l’authenticité de certaines manifestations de reconnaissance.

Il ne s’agit pas de remettre en cause la légitimité des hommages rendus aux disparus. Ceux-ci demeurent essentiels pour honorer la mémoire, préserver l’histoire et transmettre les valeurs. Mais ils gagneraient à s’inscrire dans une continuité, et non à constituer le seul moment de reconnaissance. L’équilibre entre hommage anthume et posthume apparaît dès lors comme une nécessité.

La Guinée se trouve ainsi à un carrefour. Entre héritage des pratiques anciennes et émergence de nouvelles dynamiques, le pays a l’opportunité de redéfinir ses codes en matière d’hommage et de valorisation. L’impulsion donnée par le président Mamadi Doumbouya constitue un signal fort, mais sa réussite dépendra de son appropriation par l’ensemble de la société.

Réhabiliter l’hommage aux vivants, ce n’est pas simplement inverser un ordre établi. C’est affirmer une vision : celle d’une nation qui choisit de célébrer ses forces au présent, de reconnaître ses talents sans attendre qu’ils disparaissent, et d’encourager chacun (juristes, responsables politiques, opérateurs économiques, journalistes et citoyens ) à dire du bien les uns des autres de leur vivant, plutôt que d’attendre le silence des cercueils pour exprimer des vérités trop longtemps tues.

Aboubacar SAKHO
Expert en Communication

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