Crise du cash, grosses coupures et recommandations de politiques économiques (Par Dr. Boubacar Diallo)

il y a 2 heures 15
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La pénurie de cash observée en Guinée ressemble davantage à une crise de circulation des billets qu’à une simple insuffisance nominale de monnaie. La Banque centrale de la République de Guinée (BCRG) a reconnu des tensions sur la disponibilité du cash et a indiqué avoir procédé à des émissions conséquentes de billets afin de mieux approvisionner le système bancaire, tout en lançant en parallèle une stratégie de digitalisation des paiements.

L’élément central du diagnostic est que la hausse éventuelle de la valeur faciale des billets peut alléger les coûts logistiques de manutention et de transport, mais ne suffit pas à elle seule à restaurer la fluidité des paiements si la monnaie circule mal, si la confiance dans les banques demeure limitée, et si une part importante des billets reste thésaurisée hors du système bancaire.

Dans la théorie de la demande de monnaie, la circulation fiduciaire n’est pas homogène. Une partie du cash sert aux transactions courantes, une autre au motif de précaution, et une autre encore au stockage de valeur. Les modèles de demande de monnaie étudiés par El Hamiani Khata (2018) montrent que la dénomination des billets fait partie des déterminants non macroéconomiques de la demande de cash, avec l’organisation du système financier, les habitudes de paiement et les conditions de stockage. En pratique, plus les grosses coupures sont disponibles, plus il devient facile de conserver une valeur importante en dehors du système bancaire.

Khiaonarong et Humphrey (2023) insistent sur une distinction importante entre le stock de monnaie fiduciaire en circulation et l’usage effectif du cash pour les paiements : la circulation fiduciaire agrège les usages de paiement, la thésaurisation et parfois les usages illicites, alors que les retraits au distributeur ou d’autres mesures plus proches du paiement courant reflètent mieux la fonction transactionnelle de la monnaie. Cette distinction est essentielle pour la Guinée : une hausse du volume ou de la valeur faciale des billets peut gonfler la circulation apparente sans augmenter de façon proportionnelle le cash réellement disponible pour les transactions quotidiennes.

Les travaux de la Banque Centrale Suisse (2019) montrent également que les grosses dénominations sont particulièrement sensibles aux comportements de thésaurisation, surtout dans les périodes d’incertitude. Même dans un pays à inflation faible, la demande de grosses coupures peut croître plus vite que celle des petites lorsqu’elles jouent un rôle de réserve de valeur. Transposé à la Guinée, cela suggère qu’une grosse coupure nouvellement introduite pourrait améliorer la portabilité du cash, mais aussi accroître la capacité de stockage hors banques. Par ailleurs, Rogoff (2016) dans son livre intitulé la malédiction du cashmontre que les grosses coupures augmentent la thésaurisation plutôt que la circulation, ce qui peut aggraver les pénuries de cash dans les systèmes où le recyclage monétaire est déjà faible.

Sur le plan normatif, l’introduction d’une grosse coupure n’est donc pas équivalente à une politique de stabilisation. Elle peut réduire le coût de transport du cash, diminuer l’encombrement des guichets et faciliter certains paiements de montant élevé. En revanche, elle ne remplace ni la politique monétaire, ni les réformes du système bancaire, ni les infrastructures de paiement. Une telle mesure doit être lue comme un ajustement technique de la structure des dénominations, pas comme une réponse suffisante à une pénurie de cash d’origine structurelle.

Le diagnostic le plus cohérent est celui d’une crise de circulation du cash. Dans son allocution du 1er mars 2026, le gouverneur de la BCRG explique que la Banque centrale a réagi aux tensions sur la disponibilité du cash par des émissions conséquentes de billets pour améliorer l’approvisionnement du système bancaire. La même allocution souligne toutefois que la réponse durable passe par la modernisation du système de paiement, la digitalisation des transactions, une centrale des risques modernisée, un encadrement des taux et le développement des infrastructures financières. Autrement dit, la Banque centrale elle-même présente l’émission de billets comme une réponse immédiate, mais place la solution durable dans la réforme institutionnelle et la digitalisation.

Les informations récentes relayées par Ecofin indiquent qu’environ 94 % des billets émis en Guinée ne reviendraient pas vers les banques et resteraient soit thésaurisés, soit absorbés par l’économie informelle. Si cette mesure est exacte, elle a une implication forte: la pénurie observée aux guichets et aux distributeurs ne provient pas seulement d’un manque de billets imprimés ; elle reflète surtout une très faible vitesse de recyclage du cash vers le système bancaire. Dans ce cas, une grosse coupure peut soulager le transport et le stockage, mais elle peut aussi renforcer la rétention de billets hors banques.

Selon les données de la Banque mondiale (voir graphiques ci-dessous), le système financier guinéen est encore peu profond: le crédit domestique au secteur privé représente à peine un peu plus de 9 % du PIB dans la dernière observation disponible, tandis que les réserves liquides des banques rapportées à leurs actifs reculent nettement entre 2016 et 2021. En parallèle, l’inclusion financière progresse mais reste incomplète. L’ouverture de comptes et l’accès au mobile money avancent, mais le maillage physique et l’ampleur de la base de déposants restent faibles. Cela favorise la coexistence d’une économie moderne en expansion et d’une économie encore fortement basee sur le cash.

Macroéconomiquement, la Guinée n’est pas dans une situation de désorganisation monétaire comparable à celles des épisodes hyperinflationnistes classiques. La croissance réelle est restée robuste selon la Banque mondiale et la BCRG signale un net renforcement des réserves de change en 2025 ainsi qu’une désinflation en glissement annuel. Cela implique que la politique recommandée doit être plusfine que dans des cas extrêmes: il ne s’agit pas d’une refonte monétaire radicale, mais d’un traitement ciblé d’un goulot d’étranglement dans la circulation du cash et les paiements.

Apprendre des expériences passées dans d’autres pays 

Les cas internationaux montrent une régularité. En effet, l’introduction de grosses coupures est souvent décidée lorsque l’inflation, la dépréciation ou la pénurie de cash rendent les dénominations existantes impraticables. Mais cette mesure n’a pratiquement jamais suffi, à elle seule, à résoudre les problèmes monétaires sous-jacents

En Argentine, la banque centrale a introduit en 2024 un billet de 10 000 pesos puis a préparé un billet de 20 000 pesos. L’objectif explicite était logistique c’est à direfaciliter les transactions, éviter le transport de liasses trop volumineuses et réduire les coûts opérationnels des banques. Le cas argentin montre bien l’utilité instrumentale d’une grosse coupure lorsque la monnaie perd beaucoup de valeur réelle. Mais il montre tout autant sa limite : la désinflation n’est pas venue du billet de 10 000 pesos ; elle a reposé sur l’austérité budgétaire, l’ajustement des prix relatifs, les taux d’intérêt et l’effort de stabilisation macroéconomique. La grosse coupure a réduit une friction; elle n’a pas fourni l’ancre nominale.

Au Liban, la réflexion puis l’autorisation de nouvelles grosses coupures se sont inscrites dans un contexte d’effondrement de la valeur réelle de la livre et de forte préférence pour le cash dans une économie bancaire désorganisée. Le message économique du cas libanais est clair, lorsque la monnaie a perdu l’essentiel de son pouvoir d’achat, de nouvelles grosses coupures deviennent presque inévitables pour des raisons pratiques. Toutefois, elles n’arrêtent ni la dollarisation de fait, ni la crise de confiance, ni la désintermédiation bancaire. Les améliorations observées récemment tiennent davantage à une stabilisation du change, à une discipline budgétaire relative et à l’évolution du régime de paiements qu’à la nouvelle structure des billets.

Le Zimbabwe a également eu recours à des coupures plus élevées pour répondre à la pénurie de cash. L’expérience est utile pour la Guinée parce qu’elle montre qu’une pénurie de billets peut coexister avec une forte expansion monétaire et une défiance vis-à-vis des actifs domestiques. Dans un tel contexte, de nouvelles grosses coupures peuvent temporairement fluidifier les échanges, mais elles risquent aussi de signaler au public que la monnaie se déprécie rapidement.

Au Venezuela, les changements répétés de dénomination, l’émission de nouveaux billets et les reconversions monétaires successives ont surtout été des réponses techniques à l’effondrement de la valeur réelle du bolivar. Ces ajustements n’ont pas résolu l’hyperinflation. Le principal enseignement est qu’une politique des billets ne compense pas une perte d’ancrage budgétaire, monétaire et de change. Dans les épisodes extrêmes, la population se détourne de la monnaie domestique et recompose ses moyens de paiement vers des devises, des paiements numériques ou du troc. Ce n’est pas le scénario central de la Guinée aujourd’hui, mais c’est un rappel utile des limites absolues de la stratégie consistant à « imprimer plus gros ».

Recommandations de politiques économiques

La première recommandation est de traiter la grosse coupure comme un instrument logistique, et non comme la réponse principale. Si une nouvelle dénomination est introduite, elle devrait s’accompagner d’une politique active de disponibilité des petites et moyennes coupures. Dans une économie où une grande part des transactions demeure de détail, la rareté des coupures de faible valeur peut devenir plus pénalisante que l’absence de grosses coupures. La banque centrale devrait donc calibrer la structure des dénominations en fonction des usages effectifs: paiements de marché, salaires, retraits aux distributeurs de billets (ATM), commerce interurbain et paiements administratifs.

La deuxième recommandation consiste à augmenter le retour du cash vers les banques. Cela suppose de rendre les dépôts plus attractifs, plus sûrs et plus simples. Des mesures opérationnelles peuvent aider comme par exemple la réduction des frais sur dépôts en espèces, extension des horaires ou des points de collecte pour commerçants, partenariats avec réseaux d’agents, amélioration de la qualité des billets, renforcement de la continuité d’approvisionnement des distributeurs de billets (ATM) et communication publique transparente sur la disponibilité des coupures. Dans une telle architecture, l’objectif n’est pas seulement d’injecter du cash, mais d’en améliorer le recyclage.

La troisième recommandation est d’accélérer l’interopérabilité des paiements. Le projet de système instantané de paiement (SPI) annoncé par la BCRG va dans la bonne direction. Il faut viser une interopérabilité complète entre banques, mobile money, administration fiscale, grands commerçants et opérateurs publics. Plus la conversion entre dépôts bancaires, portefeuilles mobiles et cash sera fluide et peu coûteuse, plus le besoin de détenir du cash de précaution diminuera. Le progrès de l’inclusion financière observé dans les données jointes constitue un point d’appui important pour cette stratégie.

La quatrième recommandation est de préserver la crédibilité macroéconomique. La BCRG souligne une amélioration de l’inflation en 2025 et une forte hausse des réserves de change. Cet acquis doit être protégé. Une grosse coupure ne doit pas être interprétée comme le prélude à un financement inflationniste. Il serait donc utile de l’accompagner d’une communication claire: volume limité, justification logistique, absence de changement du cap de politique monétaire, et publication régulière de données sur l’émission nette, les retraits et l’approvisionnement des banques.

La cinquième recommandation est de mieux cibler les zones et usages les plus touchés. Une cartographie par région, par type de transaction et par canal de paiement permettrait d’identifier si la pénurie est concentrée dans les marchés urbains, les zones minières, les guichets de paie, les transferts publics ou les zones à faible couverture numérique. Cela aiderait à concevoir une stratégie différenciée en utilisant un transport sécurisé de billets pour certaines zones, agents de mobile money pour d’autres, reconfiguration des ATM ailleurs.

Enfin, il convient de compléter la politique monétaire par une politique de données. La littérature académique insiste sur la difficulté d’interpréter la circulation fiduciaire lorsqu’on ne distingue pas usages transactionnels et thésaurisation. La Guinée gagnerait à publier, sur une base régulière, des indicateurs plus fins: retraits bancaires via des guichets électroniques (ATM), dépôts en espèces, ventilation par dénomination, retour des billets par banque, saisonnalité des retraits, et, si possible, enquêtes sur les habitudes de paiement. Ce type d’information est fondamental pour calibrer les émissions de billets et évaluer si une grosse coupure améliore réellement les paiements ou ne fait qu’alimenter le stockage hors banque.

 

Bibliographie 

Boubacar Diallo, Ph.D

Le contenu de cette note reflète uniquement l’analyse et des opinions de l’auteur. Les opinions exprimées ne représentent pas nécessairement celles de ses employeurs passés ou présents, ni celles des institutions auxquelles il est ou a été affilié.

 

https://scholar.google.com/citations?user=zDHsSMUAAAAJ&hl=en

https://www.researchgate.net/profile/Boubacar-Diallo-2

https://sites.google.com/site/boubacardialloeconomist/curriculum-vitae

 

Assenmacher, K., Seitz, F., & Tenhofen, J. (2019). The demand for Swiss banknotes: some new evidence. Swiss National Bank Working Paper 2019-02 :https://www.snb.ch/en/publications/research/working-papers/2019/working_paper_2019_02

BCRG (2026). Allocution du Gouverneur à l’occasion du 66e anniversaire de la monnaie guinéenne, 1er mars 2026 : https://www.bcrg-guinee.org/wp-content/uploads/2026/03/Discours-du-1er-mars-2026-vf_DGES.pdf

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Ecofin Agency (2025). Guinea readies instant payment system to speed transactions and cut cash use:https://www.ecofinagency.com/news-finances/2112-51590-guinea-readies-instant-payment-system-to-speed-transactions-and-cut-cash-use

El Hamiani Khatat, M. (2018). Monetary Policy and Models of Currency Demand. IMF Working Paper WP/18/28: https://www.imf.org/-/media/files/publications/wp/2018/wp1828.pdf

Khiaonarong, T., & Humphrey, D. (2023). Measurement and Use of Cash by Half the World’s Population. IMF Working Paper WP/23/62: https://www.imf.org/-/media/files/publications/wp/2018/wp1828.pdf

Reuters (2020). Zimbabwe to circulate higher bank notes as inflation soars: https://www.reuters.com/article/business/finance/zimbabwe-to-circulate-higher-bank-notes-as-inflation-soars-idUSL8N2CW7ZK/

Reuters (2024). Inflation-hit Argentina has a new top banknote, worth just $10: https://www.reuters.com/world/americas/inflation-hit-argentina-launches-new-top-banknote-worth-just-10-2024-05-07/

Rogoff, K. (2014). Costs and Benefits to Phasing Out Paper Currency. NBER Working Paper 20126: https://www.nber.org/system/files/working_papers/w20126/w20126.pdf

Rogoff, K. (2016). The Curse of Cash: How Large-Denomination Bills Aid Crime and Tax Evasion and Constrain Monetary Policy Paperback – June 27, 2017: https://www.amazon.com/Curse-Cash-Large-Denomination-Constrain-Monetary/dp/0691178364

World Bank (2025). Mobile-phone technology powers saving surge in developing economies: https://www.worldbank.org/en/news/press-release/2025/07/16/mobile-phone-technology-powers-saving-surge-in-developing-economies

 

Quelques indicateurs économiques clés de la Guinée

Croissance du PIB réel

5,35 %

2024, Banque mondiale(World Development Indicators, WDI)

Inflation IPC

8,12 %

2024, Banque mondiale (WDI)

Propriétaires d’un compte financier ou mobile money

36,05 % des adultes

2024, Banque mondiale (WDI)

Agences bancaires

2,80 pour 100 000 adultes

2023, Banque mondiale (WDI)

Déposants auprès des banques commerciales

131,0 pour 1 000 adultes

2023, Banque mondiale (WDI)

Crédit domestique au secteur privé

9,09 % du PIB

2021, dernière observation dans l’extrait WDI

Réserves liquides bancaires / actifs bancaires

24,28 %

2021, dernière observation dans l’extrait WDI

Inflation en glissement annuel

3,3 %

Novembre 2025, BCRG

Réserves de change brutes

3,69 Mds USD

Fin 2025, BCRG

 

 

Figure 1. Croissance réelle et inflation en Guinée.

Figure 2. Profondeur financière et liquidité bancaire.

Figure 3. Inclusion financière des adultes.

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