Coopération sino-africaine ou le piège de la dette (Par Oumar Kateb Yacine)

il y a 2 heures 14
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Par une approche mêlant pragmatisme infrastructurel et soft power monétaire, la Chine redéfinit sa présence sur le continent. En ce début d’année 2026, l’heure n’est plus à l’expansion débridée, mais à une gestion sélective et comptable des dépendances.

LAfrique ne se conquiert plus par la force des baïonnettes, mais par la précision chirurgicale des contrats. Là où les empires du XIXe siècle imposaient leur loi par le canon, la puissance chinoise déploie la sienne par le cliquetis des signatures et le silence des chancelleries. Dans cette guerre de position économique, Pékin avance avec une patience méthodique, opérant une mue stratégique majeure : la transition d’un productivisme effréné vers une sélectivité rigoureuse.
Le reflux des capitaux ou la fin de lâge d’or
Lépoque des chèques en blanc semble appartenir à une ère révolue. Les chiffres récents du China Global South Project confirment un tarissement spectaculaire : en 2024, les prêts chinois à destination de lAfrique ont chuté de 46 %, plafonnant à 2,1 milliards de dollars. Ce reflux, qui sest accentué tout au long de lannée 2025, marque la fin du gigantisme. Le pic de 30 milliards de dollars annuels atteint en 2016 est désormais un horizon lointain.
Pourtant, ce retrait comptable ne signifie pas un désengagement. Pékin ne finance plus tout, il finance « utile ». Laccent est mis sur les secteurs régaliens de la souveraineté de demain : hydrocarbures, infrastructures vertes et minerais critiques. Surtout, la Chine change de costume : elle délaisse celui de prêteur providentiel pour celui, moins gracieux mais plus puissant, de principal collecteur de dettes du Sud global. En 2025, les pays en développement ont dû honorer 35 milliards de dollars de remboursements envers l’empire du Milieu.
La diplomatie du yuan : un nouveau lien de vassalité
Loin des fantasmes de saisies portuaires brutales comme le mythe, désormais documenté comme tel, du port de Mombasa , la réalité de linfluence chinoise savère plus subtile et plus profonde : elle est monétaire.
Le cas du Kenya en 2025 est symptomatique. Pour desserrer létau dune dette ferroviaire de 3,5 milliards de dollars, Nairobi a converti ses créances du dollar vers le yuan. Si lopération offre une bouffée doxygène immédiate une économie de 215 millions de dollars par an en frais de service , elle ancre durablement léconomie kenyane dans lorbite financière de Pékin. En s’affranchissant du billet vert, ces nations troquent une hégémonie lointaine contre une dépendance de proximité.
Le silence des ingénieurs face au sermon des diplomates
La force de Pékin réside dans son refus de l’ingérence morale. LOccident, prisonnier de ses propres contradictions, a trop longtemps conditionné son aide à des critères démocratiques ou à des réformes structurelles souvent déconnectées des réalités du terrain. À ces sermons, la Chine oppose lefficacité du béton. Elle nenvoie pas dONG porter des valeurs universelles ; elle dépêche des ingénieurs pour livrer des ponts.
Lors du sommet du FOCAC de septembre 2024, la promesse de 360 milliards de yuans (environ 51 milliards de dollars) sur trois ans a été accueillie avec soulagement. Certes, Pékin consent à des annulations dintérêts pour les pays les moins avancés, mais elle reste intraitable sur le principal de la dette commerciale. Elle ne fait pas de charité ; elle restructure pour mieux durer.
Lindignation impuissante de lOccident
Vu de Paris, de Bruxelles ou de Washington, le spectacle est amer. Frustré, le bloc occidental observe son propre déclin, réalisant que ses « valeurs » ne bitument pas les routes. Larrogance dhier sest muée en une jalousie de spectateur. Mais lindignation du Nord est à double tranchant : elle pleure la perte de la démocratie en Afrique tout en regrettant, à demi-mot, la perte de ses parts de marché.
Léveil impératif de la stratégie africaine
Blâmer Pékin ou regretter lOccident est un luxe que lAfrique ne peut plus soffrir. Le nœud du problème ne réside pas dans lambition des autres, mais dans la « paresse stratégique » des élites continentales. La Zambie, sortie d’un défaut de paiement en 2025 après d’âpres négociations avec l’Exim Bank, a prouvé qu’un État pouvait exister face au géant chinois à condition d’opposer une volonté politique à une logique comptable.
LAfrique doit passer du statut de terrain de jeu à celui dacteur de la partie. Elle possède les ressources et la démographie qui feront le siècle prochain. Sa liberté économique ne sera pas un don octroyé par une puissance bienveillante, mais une conquête arrachée par la négociation dégal à égal.
Lempire qui s’installe est celui du silence : celui des clauses de confidentialité et des dettes qui se murmurent. Mais tout empire porte en lui ses propres fissures. Le jour où les nations africaines cesseront de percevoir leur propre impuissance comme une fatalité, le « consensus de Pékin » rejoindra les reliques du passé. En 2026, le piège de la dette se resserre, mais il est encore temps d’en faire un levier de souveraineté.
Oumar Kateb Yacine est analyste-consultant en Géopolitique 

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