Cheikh Anta Diop : Quarante ans après, ses pensées plus actuelles que jamais (Par Oumar Kateb Yacine)

il y a 3 heures 22
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Quatre décennies après sa disparition, Cheikh Anta Diop demeure l’une des consciences intellectuelles les plus puissantes du continent africain. Historien, scientifique et théoricien de l’unité africaine, il avait anticipé les fragilités structurelles d’une Afrique morcelée et dépendante. À l’heure des rivalités de puissances, des recompositions géopolitiques et des défis de souveraineté, sa pensée s’impose moins comme un héritage académique que comme une grille de lecture du présent — et peut-être un mode d’emploi pour l’avenir du continent.
 
Le 7 février 1986, à Dakar, s’éteignait Cheikh Anta Diop, que ses étudiants surnommaient avec déférence le “Pharaon du savoir”. Mais sa mort n’a jamais vraiment refermé le chapitre de son influence. Car l’Afrique de 2026, bousculée par les rivalités de puissances, traversée par des fractures internes et courtisée pour ses ressources stratégiques, ressemble étrangement au continent qu’il avait anticipé — fragile parce que morcelé, vulnérable faute d’unité, mais porteur d’un potentiel de puissance inégalé.
Chez Cheikh Anta Diop, l’histoire n’était pas seulement enseignée , elle servait à penser l’avenir de l’Afrique. Elle était un instrument de souveraineté. Aujourd’hui plus que jamais, sa pensée se lit moins comme un corpus savant que comme une boussole politique.
Restaurer la conscience historique, l’acte fondateur
Pour saisir la portée de l’œuvre de Cheikh Anta Diop, il faut revenir à son combat initial : la reconquête de la mémoire africaine. Lorsqu’il publie Nations nègres et culture en 1954, l’Afrique vit encore sous l’emprise intellectuelle du récit colonial. L’histoire du continent y est décrite comme marginale, disjointe, sans continuité. En contestant cette narration, le savant sénégalais ne se contente pas d’un débat d’érudits; il engage une bataille pour la dignité des peuples africains.
Son hypothèse, audacieuse pour l’époque, repose sur une démonstration multidisciplinaire: linguistique comparée, anthropologie, archéologie, tests de mélanine. L’Égypte antique, soutient-il, appartient pleinement à l’histoire négro-africaine. Cette thèse, qui suscita d’intenses controverses, allait progressivement fissurer les certitudes académiques occidentales.
Mais l’enjeu dépassait la seule question égyptologique. Pour Cheikh Anta Diop, rétablir la continuité historique entre l’Égypte antique et l’Afrique contemporaine constituait un préalable à toute renaissance. « Un peuple sans mémoire est un peuple sans avenir », aimait-il rappeler. Sans conscience historique, les Africains risquent de demeurer des « errants culturels », incapables de produire une modernité enracinée.
Dans sa vision, l’Égypte pharaonique devait jouer pour l’Afrique le rôle que la Grèce et Rome jouent pour l’Europe : un socle civilisationnel permettant d’articuler tradition et modernité. L’histoire devenait ainsi une arme de reconstruction mentale, indispensable pour sortir du complexe d’infériorité hérité de la colonisation.
Le fédéralisme continental , une option incontournable 
Si les travaux de Cheikh Anta Diop sur l’histoire lui ont assuré une renommée internationale, c’est son projet politique qui, aujourd’hui, résonne avec le plus d’acuité. Car l’historien sénégalais fut aussi un stratège de l’avenir. Très tôt, il perçoit l’impasse que représentent les indépendances fragmentées des années 1960. Les nouveaux États africains, souvent issus de frontières coloniales arbitraires, apparaissent trop étroits pour garantir une véritable souveraineté.
Dans ”Les fondements économiques et culturels d’un futur État fédéral d’Afrique noire”, (Paru en 1974), il développe une démonstration rigoureuse à savoir que l’unité politique du continent n’est pas un idéal romantique, mais une nécessité géoéconomique. Face aux grands ensembles, aucun État africain isolé ne peut peser durablement.
Son plaidoyer pour un État fédéral africain repose sur plusieurs piliers:
– l’autonomie économique possible par la mise en commun des ressources énergétiques, minières et hydriques;
– la souveraineté monétaire, seule capable de rompre la dépendance aux devises étrangères et aux institutions financières internationales;
– la sécurité collective, condition pour mettre fin aux ingérences extérieures et aux conflits instrumentalisés.
Cheikh Anta Diop raisonnait en ingénieur autant qu’en historien. Il imaginait un réseau ferroviaire transcontinental, une politique énergétique intégrée, des centres de recherche scientifiques communs. Son fédéralisme n’était pas une utopie abstraite mais un projet d’architecture politique précis.
Cheikh Anta Diop et Kwame Nkrumah : deux visions, une même urgence
À cet égard, le rapprochement avec Kwame Nkrumah s’impose. Le président ghanéen, chantre du panafricanisme politique, appelait dès 1963 à une union immédiate du continent. « Africa must unite », proclamait-il avec ferveur. Diop partageait ce diagnostic, mais différait dans la méthode.
Là où Nkrumah privilégiait l’élan politique, lui, il insistait sur la préparation culturelle et scientifique. Une union durable, selon lui, ne pouvait reposer sur la seule volonté des dirigeants mais elle devait s’appuyer sur une conscience historique partagée et sur des institutions solides. L’un incarnait l’urgence de l’action, l’autre la nécessité de la profondeur intellectuelle.
Malgré ces nuances, les deux hommes convergeaient sur l’essentiel, sans intégration organique, l’Afrique resterait exposée aux logiques néocoloniales. Le temps leur a donné raison. Plus de soixante ans après les indépendances, le continent demeure morcelé en plus de cinquante États, souvent en concurrence plutôt qu’en coopération.
L’Afrique au cœur d’une nouvelle bataille des grandes puissances 
L’actualité internationale confère à la pensée de Cheikh Anta une résonance particulière. La rivalité entre grandes puissances — États-Unis, Chine, Russie, Union Européenne, Turquie, Inde, autres pays du Golfe — transforme l’Afrique en théâtre d’une compétition stratégique renouvelée. Les ressources du continent, qu’il s’agisse de bauxite, du fer, de cobalt, de lithium ou de terres rares, sont devenues indispensables à l’économie mondiale.
Cette convoitise, loin d’être nouvelle, prend aujourd’hui des formes plus complexes; partenariats miniers, accords sécuritaires, investissements massifs dans les infrastructures, mais aussi dépendances financières et technologiques. Dans ce contexte, la fragmentation politique du continent constitue une faiblesse structurelle.
La RD Congo et le Sahel, en proie à l’insécurité et aux rivalités d’influence, illustrent bien cette vulnérabilité. Les crises de la dette, les pressions monétaires et la dépendance aux technologies étrangères limitent la marge de manœuvre des États. Face à ces défis, la diplomatie des petits pas montre ses limites. L’idée d’une souveraineté strictement nationale apparaît de plus en plus illusoire.
Cheikh Anta Diop avait anticipé ce scénario. Sans union politique et économique, avertissait-il, l’Afrique risquait de devenir le terrain d’affrontement d’intérêts extérieurs. Son diagnostic, longtemps perçu comme alarmiste, prend aujourd’hui des allures de prophétie.
La jeunesse africaine, clé de sa vision 
Reste la question décisive. Que faire de cet héritage ? Quarante ans après la disparition de Cheikh Anta Diop, l’Afrique dispose d’une jeunesse nombreuse, connectée, instruite, mais souvent désabusée. Pour cette génération, la pensée de ce grand savant peut apparaître lointaine, presque mythique. Elle constitue pourtant une ressource stratégique.
Il s’adressait déjà aux jeunes lorsqu’il lançait cet appel devenu célèbre : « Armez-vous de science jusqu’aux dents ». Il voyait dans la maîtrise des savoirs — scientifiques, technologiques, historiques — la condition première de la souveraineté. Sans compétence ni organisation, aucune indépendance véritable n’est possible.
L’enjeu pour la jeunesse africaine n’est pas de sanctifier la figure de Cheikh Anta Diop, mais de mettre en valeur son projet. Cela implique de repenser l’intégration régionale, de renforcer les coopérations universitaires, d’investir dans la recherche et l’innovation, mais aussi de réhabiliter l’idée d’un destin continental commun.
Un choix stratégique, s’unir ou subir
À l’heure où le monde se reconfigure autour de grands blocs de puissance, l’Afrique se trouve à un carrefour. Le maintien du statu quo — micro-États, économies dépendantes, politiques de court terme — équivaut à une marginalisation progressive. À l’inverse, une intégration plus poussée pourrait transformer le continent en acteur central du XXIᵉ siècle.
Cheikh Anta Diop n’offrait pas de solutions miracles. Il proposait une méthode;  restaurer la confiance historique, bâtir des institutions solides, penser à l’échelle continentale. Son œuvre rappelle une évidence que l’actualité confirme chaque jour. La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit.
Quarante ans après sa disparition, l’intellectuel sénégalais demeure l’un des rares penseurs africains à avoir articulé mémoire, science et stratégie politique dans une vision cohérente. À mesure que s’intensifie la compétition pour l’Afrique, son message prend une dimension nouvelle. Plus qu’un héritage, il devient une urgence.
Oumar Kateb Yacine est Analyste-Consultant en Géopolitique 

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