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Voilà. Le verdict est tombé comme une pluie tiède sur Conakry : Bah Oury est confirmé. On applaudit, on s’embrasse, on proclame la sagesse retrouvée. La Guinée adore ces instants d’illusion où l’on confond la stabilité avec l’immobilité. Mais qu’on ne s’y trompe pas : ce calme est celui d’un marigot avant la crue. Ça ne dort pas. Ça rumine.
Bah Oury n’est plus l’homme de la transition. Il devient l’homme de la dernière chance. La dernière occasion pour cette Cinquième République de ne pas naître déjà asthmatique, voûtée, infestée des vieux virus de la politique guinéenne : clientélisme, frilosité, copinage, patriarcat. Vous êtes confirmé, Monsieur le Premier ministre ? Parfait. Mais ici, la confirmation n’est pas une couronne. C’est une plaie ouverte. Il faut maintenant la mériter. Et parfois, mériter, c’est saigner.
Oubliez les révérences, les équilibres de salon, les calculs d’épicier d’État. Nous sommes au crépuscule des dieux usés, ceux qui ont gouverné la Guinée comme on exploite une carrière : on creuse, on encaisse, on disparaît. Votre premier acte – la composition du gouvernement – doit ressembler à un sacrilège. Un régicide administratif. On ne réforme pas un pays avec des gants blancs.
Je le dis sans anesthésie : si dans quinze jours nous voyons défiler une liste où les femmes sont reléguées à la compassion sociale, où les jeunes servent de décoration folklorique, où les mêmes silhouettes recyclées se refilent les mêmes fauteuils, alors votre confirmation deviendra une comédie funèbre. Nous ne voulons pas d’un gouvernement de survie. Nous voulons un gouvernement de combat. Une guerre contre la paresse institutionnelle, contre la misogynie d’État, contre cette philosophie toxique du « on a toujours fait comme ça ».
La Guinée connaît trop bien cette musique. De Sékou à Lansana, d’Alpha à aujourd’hui, nous avons souvent confondu l’autorité avec l’habitude. Résultat : un pays riche qui marche comme un vieillard pauvre. Des talents étouffés, des femmes invisibilisées, des régions regardées comme des annexes de la capitale. Le drame guinéen n’est pas l’absence de ressources, c’est l’exil intérieur de ses compétences.
Regardez pourtant vers l’Est, ce Rwanda qu’on pleurait hier. Sorti d’un charnier, ils ont osé une hérésie : gouverner avec leurs femmes. Non pour enjoliver des photos officielles, mais pour sauver la nation. Aujourd’hui, leur Parlement est majoritairement féminin, leurs ministères stratégiques sont pilotés par des femmes, et le pays avance comme un rescapé décidé à ne plus mourir. Ils ont compris qu’une nation amputée de la moitié de son génie est condamnée à boiter éternellement. Avons-nous besoin, nous aussi, d’un cataclysme pour apprendre la leçon ?
Et pourtant, nul besoin de traverser l’Afrique pour comprendre. En Guinée même, la femme gouverne déjà. Elle gouverne la marmite, le marché, la famille, la survie quotidienne. Elle négocie le riz pendant que l’État négocie des communiqués. Elle maintient la maison debout pendant que la République prend l’eau. Mais quand il s’agit de gouverner la nation, on la renvoie à la cuisine politique, comme si le courage féminin ne savait pas aussi signer des décrets.
La vérité, ici, est brutale : ce pays tient plus souvent sur les reins de ses femmes que sur les épaules de ses hommes politiques. Pendant que certains débitent des promesses, elles comptent les francs, élèvent les enfants, soignent les ruines. La Guinée ne manque pas d’hommes d’État, elle manque d’État dans ses hommes. Et parfois, il faut des femmes pour rappeler au pouvoir qu’on protège avant de dominer.
Nommer des femmes n’est pas une faveur. C’est une réparation historique. C’est admettre que l’intelligence guinéenne n’a pas de barbe obligatoire. Qu’une République qui exclut ses mères se condamne à rester un orphelinat politique. La femme au pouvoir n’est pas un symbole : c’est une méthode. Une façon de gouverner avec la tête, le cœur et la mémoire longue.
Général Doumbouya, vous avez choisi l’homme. Maintenant, donnez-lui les armes. Pas des fusils, mais des marges de manœuvre. Qu’il frappe juste. Qu’il compose un gouvernement où les femmes ne sont pas tolérées mais centrales. À l’Économie pour désinfecter les finances. À la Justice pour nettoyer les veines du droit. À la Défense pour pacifier les imaginaires. Qu’on y voie moins de familles, plus de savoir ; moins de réseaux, plus de nerfs.
La vraie provocation ne sera pas d’annoncer des quotas. Ce sera d’oser les remplir avec du réel. Un exécutif où une ingénieure de Labé, un mineur de Boké, une entrepreneure de Conakry, un agriculteur de N’Zérékoré se reconnaissent enfin dans l’État, non comme des figurants, mais comme des copropriétaires du destin national. Le Rwanda a reconstruit son futur avec ses marges. Qui dira que la Guinée ne peut pas faire pareil ?
Bah Oury, l’Histoire ne vous tend pas un micro. Elle vous tend un bistouri. Coupez dans le gras de la routine. Ouvrez les abcès du clientélisme. Laissez couler l’ancien sang pour que circule une sève neuve. Gouverner, parfois, c’est accepter d’être impopulaire chez les profiteurs pour devenir indispensable chez les oubliés.
Nous vous regardons sans tendresse. Avec l’espérance brutale de ceux qui n’ont plus que leur pays à sauver. Faites un gouvernement qui fasse transpirer les cyniques, trembler les rentiers politiques, rêver les anonymes.
La transition est finie.
La Guinée, elle, attend encore de commencer.
Ousmane Boh KABA
Jamais court d’encre, encore moins de colère quand l’avenir de la Guinée est en jeu.
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