Guinée : Merci, Maya. Merci, Yama. Vous nous rendez service (Par Ousmane Boh KABA)

il y a 2 heures 11
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http://Actuguinee.org/ Ils étaient deux. Comme Caïn et Abel, mais avec des ongles en gel et un abonnement data illimité. Maya et Yama. Deux prénoms qui roulent dans la bouche comme des cailloux chauffés au soleil. Deux anciennes amies que les algorithmes ont transformées en ennemies publiques, en héroïnes improvisées d’un feuilleton numérique dont toute la Guinée suit les épisodes.
Aujourd’hui, elles sont en garde à vue. Et la Guinée retient son souffle. Sur les téléphones, les jugements tombent plus vite que la pluie en saison d’hivernage. Chacun choisit son camp, chacun distribue les torts et les mérites, chacun devient procureur, juge et commentateur. Maya ou Yama. Rouge ou vert. Insulter ou applaudir. Pendant quelques heures, peut-être quelques jours, le destin de la nation semble suspendu à cette querelle devenue spectacle.
Pendant que nous regardons Maya et Yama, nos mandarassa dorment.
Les bancs sont vides. Les talibés ont disparu. Certains errent dans les rues à la recherche d’une seule pièce de cent francs. D’autres ont découvert une consolation plus rapide : le tramadol. Une pilule pour oublier la faim, l’ennui et ce sentiment étrange d’être né dans un pays qui ne sait plus très bien quoi faire de ses enfants.
Quelques-uns, il faut le dire, ont trouvé une autre vocation. Ils sont devenus « influenceurs ». Ce mot magnifique qui signifie, dans bien des cas, « je fais n’importe quoi devant mon téléphone et quelqu’un quelque part m’applaudit ». C’est un métier moderne : il ne demande ni école, ni patience, seulement une caméra frontale et un peu d’audace.
Pendant ce temps, le Coran prend la poussière. La Bible sert parfois de presse-papiers. Le muezzin appelle dans le vent et le pasteur crie « Alléluia » devant des fidèles distraits. Mais les écrans, eux, ne se reposent jamais. Ils ont toujours une nouvelle distraction à offrir. Et aujourd’hui, cette distraction s’appelle Maya et Yama.
Il faut reconnaître que ce spectacle a ses avantages. Il est confortable. Il évite les questions difficiles. Car il est toujours plus simple de regarder deux femmes s’insulter que de regarder un pays se fissurer lentement. Plus simple que de parler des hôpitaux sans médicaments, des écoles sans toit, des jeunes qui disparaissent en Méditerranée ou qui s’endorment sous tramadol dans les quartiers de Conakry.
Pendant que nous commentons ces querelles numériques, d’autres réalités poursuivent leur travail silencieux. La drogue circule avec une aisance remarquable. La corruption respire à pleins poumons. Les bébés meurent faute de vaccins. Mais ces tragédies-là ne deviennent jamais virales.
Et le président ? Il est sorti du silence. Sur Facebook, bien sûr. Pas sur un terrain sinistré, pas dans un hôpital en détresse. Sur Facebook. Il a commenté Maya et Yama. Le chef de l’État a pris le temps de donner son avis sur une querelle d’influenceuses. Rassurez-vous : la République veille. Sur les réseaux.
Et pourtant, Maya et Yama ne sont pas une première. Elles ne sont qu’un épisode de plus dans une longue série que nous regardons sans jamais vraiment apprendre.
Avant elles, il y a eu d’autres éclats, d’autres scandales, d’autres indignations rapides. On s’en souvient à peine. L’affaire Singleton, par exemple. Tout avait commencé dans une chanson, dans des mots lancés comme des pierres. Le bruit avait monté, puis retombé. Les autorités avaient regardé ailleurs. Et comme toujours, le silence avait fini par gagner.
Ici, c’est devenu une habitude : on ferme les yeux. On ferme les yeux sur les dérives publiques, on ferme les yeux sur les excès, on ferme les yeux sur ce qui dérange. À force de fermer les yeux, on finit par ne plus voir grand-chose.
On préfère arrêter les petits coursiers et photographier les saisies modestes. Les grands réseaux, eux, nagent tranquillement ailleurs, dans des eaux plus profondes, entre les banques de Suisse, les appartements de France et les tours de Dubaï.
Dans ces conditions, il faudrait presque remercier Maya et Yama. Elles nous rendent un service précieux. Pendant qu’elles occupent nos écrans, nous n’avons plus besoin de regarder le reste. Nous n’avons plus besoin de voir que la jeunesse de ce pays s’éteint lentement, non pas seulement de pauvreté ou de maladie, mais d’un mal plus discret : le vide.
Le tramadol est devenu la prière du pauvre. Deux comprimés et la faim s’adoucit. Deux comprimés et le chômage devient flou. Deux comprimés et la honte s’endort un instant. C’est le paradis artificiel d’un pays qui n’a même plus les moyens d’un enfer digne.
Et nous, que faisons-nous pendant ce temps ? Nous regardons. Nous commentons. Nous partageons. Nous sommes peut-être la première génération à avoir échangé l’école contre une batterie de téléphone et la citoyenneté contre une section de commentaires.
Alors allons jusqu’au bout de la logique. Transformons la Guinée entière en story WhatsApp. Aujourd’hui un hôpital sans médicaments. Demain un lycée sans toit. Après-demain une saisie de drogue à l’aéroport. On ajoute un emoji, on glisse vers l’image suivante et la vie continue.
À la fin du mois, tout aura été vu. Tout aura été commenté. Mais rien n’aura changé. Car une nation qui se contente de regarder finit toujours par oublier qu’elle pourrait agir.
Maya et Yama sortiront bientôt de garde à vue. Elles feront la paix ou la guerre. Elles raconteront leur version et chacun applaudira la sienne. Puis l’histoire s’effacera doucement, comme toutes les histoires des réseaux.
Pendant ce temps, dans un village de Guinée forestière, un enfant de dix ans n’a pas mangé depuis deux jours. Il ne connaît ni Maya ni Yama. Il connaît seulement la faim. Et lui n’a même pas de téléphone pour regarder ailleurs.
Je ne suis ni prophète ni sauveur. Je suis simplement un homme fatigué d’avoir honte. Honte de mon silence. Honte de mon indifférence. Honte d’avoir, moi aussi, regardé ce spectacle en me disant que ce n’était pas si grave.
Si ces mots dérangent, tant mieux. Il faut parfois du feu pour réveiller les consciences endormies. Il faut du bruit pour casser la somnolence.
Un jour peut-être, nous fermerons les réseaux pour ouvrir des livres. Nous retournerons à l’école, à la mosquée, à l’église, à la mandarassa. Ou peut-être continuerons-nous simplement à regarder, à swiper et à oublier.
Le choix, au fond, est simple. Il n’est pas entre Maya et Yama. Il est entre notre devoir et notre paresse.
Fait à Conakry, un jour où j’ai compris que le plus grand spectacle n’oppose pas deux femmes, mais un peuple entier à sa propre indifférence.
Ousmane Boh Kaba
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