Comment bâtir en Guinée des institutions fortes, stables et capables d’assurer durablement la continuité de l’État et la confiance des citoyens ?   (Par Dr Ibrahima Cherif)

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Les changements de régimes, les tensions politiques permanentes, les contestations sociales ainsi que la faiblesse des institutions publiques montrent une réalité que personne ne peut ignorer dans notre pays. Pourtant, aucun pays ne peut espérer un développement durable sans institutions fortes, crédibles et stables.

Pour cela, je propose une analyse approfondie de cette question importante afin de favoriser une meilleure compréhension.

Pourquoi les institutions guinéennes peinent-elles encore à s’imposer durablement malgré les nombreuses transitions politiques vécues par le pays ?

Depuis l’indépendance, la Guinée a connu plusieurs périodes de bouleversements politiques ; régime du parti unique, coup d’État militaire de 1984 après la mort du président Ahmed Sékou Touré, prise du pouvoir par les militaires en 2008 après le décès du président Lansana Conté, transition politique de 2010, puis le renversement du président Alpha Condé en 2021. À chaque changement de régime, on constate souvent une remise en cause des institutions existantes, des réformes interrompues, des administrations fragilisées et parfois même une perte de continuité dans les politiques publiques.

Cette réalité montre que les institutions restent encore trop liées aux hommes qui dirigent le pouvoir. Or, dans un État véritablement stable, les institutions doivent être plus fortes que les individus. Un ministre peut quitter ses fonctions, un président peut changer, mais l’administration, la justice et les grandes orientations de l’État doivent continuer à fonctionner normalement et indépendamment. Et la stabilité d’un État ne dépend pas seulement de ses ressources minières, de ses richesses naturelles ou du discours de ses dirigeants. Elle dépend surtout de la capacité des institutions à résister aux crises politiques et à assurer la continuité de l’État. Plusieurs pays disposent aujourd’hui de moins de ressources que la Guinée, mais avancent davantage grâce à des institutions plus solides, plus organisées et plus respectées. Le Rwanda et le Botswana illustrent que des pays avec moins de ressources peuvent progresser rapidement lorsqu’ils disposent d’institutions stables, organisées et efficaces, capables d’assurer la continuité des politiques publiques et une meilleure gestion de l’État.

Comment construire des institutions capables de survivre aux changements de régimes et aux intérêts politiques ?

La première condition reste le respect strict de la Constitution et des lois de la République. Dans plusieurs pays africains, les crises politiques commencent souvent lorsque les textes fondamentaux cessent d’être considérés comme la règle suprême et deviennent des instruments au service des intérêts politiques. Lorsqu’une Constitution est interprétée selon les circonstances ou les ambitions des acteurs politiques, la confiance des citoyens envers l’État diminue progressivement.

En Guinée, les débats politiques autour des réformes constitutionnelles, des élections ou des transitions ont parfois créé de fortes tensions sociales et politiques. Cela montre que le respect des lois doit être au-dessus des intérêts individuels ou partisans. Une République solide ne peut fonctionner durablement si chaque régime cherche à adapter les institutions à ses propres intérêts.

Une institution forte est une institution qui traite tous les citoyens de manière égale, indépendamment de leur appartenance politique, ethnique ou régionale. Par exemple, lorsqu’un concours administratif est organisé, seuls le mérite, les compétences et les qualifications devraient déterminer le recrutement. De même, lorsqu’un citoyen saisit la justice, il doit être jugé selon la loi et non selon son influence politique ou sociale.

C’est justement cette égalité devant les institutions qui renforce la confiance du peuple envers l’État. Car lorsqu’une population estime que les lois sont appliquées différemment selon les individus, les frustrations sociales augmentent et les institutions perdent progressivement leur crédibilité. La véritable force d’un État ne se mesure donc pas seulement à son armée, à ses ressources naturelles ou à la puissance de ses dirigeants, mais à la capacité de ses institutions à inspirer confiance, justice et stabilité à l’ensemble de la population.

Comment la gestion transparente des ressources publiques, l’éducation civique et la responsabilité des acteurs sociaux peuvent-elles contribuer à la construction d’un État fort en Guinée ?

La construction d’un État fort en Guinée dépend largement d’une gestion rigoureuse et transparente des ressources publiques. Quand les fonds destinés au développement sont détournés à des fins privées ou politiques, les conséquences touchent directement les institutions et les populations c’est à dire les infrastructures restent insuffisantes, les services publics se dégradent et la confiance des citoyens envers l’État s’affaiblit progressivement. Des lors que la corruption apparaît ainsi comme un frein majeur au développement économique, social et institutionnel du pays.

Au-delà des pertes financières, le détournement des ressources publiques compromet durablement l’accès des citoyens à des secteurs essentiels tels que l’éducation, la santé ou les infrastructures. Cette situation entretient un cercle de sous-développement qui fragilise davantage l’autorité et l’efficacité de l’État. Dans cette posture, la consolidation des institutions ne peut pas se limiter à des réformes administratives ou à des discours politiques ; elle nécessite également une transformation des comportements sociaux et une culture de responsabilité collective.

Surtout, l’éducation civique joue un rôle fondamental. Un citoyen conscient du fonctionnement des institutions, de ses droits et de ses devoirs est davantage capable de défendre l’intérêt général et de rejeter les pratiques de corruption. Une population informée participe plus activement au contrôle de l’action publique et contribue au renforcement de la gouvernance démocratique. Aussi, plusieurs acteurs sociaux ont une responsabilité importante dans cette dynamique. L’école doit promouvoir dès le plus jeune âge les valeurs de citoyenneté et de respect du bien commun (la socialisation politique). Les universités doivent former des cadres compétents et indépendants, capables d’analyser les politiques publiques avec rigueur. Les médias et les organisations de la société civile, quant à eux, doivent jouer un rôle essentiel dans la sensibilisation, la transparence et le contrôle citoyen.

Pourquoi les grands projets de développement disparaissent-ils souvent avec les changements de pouvoir ?

Dans de nombreux pays africains, notamment en Guinée, le manque de continuité institutionnelle constitue un frein majeur au développement. Les changements de régime entraînent souvent l’abandon ou la remise en cause des projets initiés par les gouvernements précédents, même lorsque ceux-ci présentent un intérêt réel pour la population. Cette approche politisée des politiques publiques fragilise les efforts de développement et empêche l’installation d’une vision durable de l’État. Le développement national repose pourtant sur des stratégies à long terme, particulièrement dans des secteurs essentiels tels que l’éducation, les infrastructures, la santé, l’agriculture ou l’emploi des jeunes. Lorsque les projets sont interrompus à chaque alternance politique, les progrès deviennent instables, les ressources sont perdues et le pays peine à construire des bases solides. Cette situation affecte également la confiance des citoyens ainsi que celle des partenaires et investisseurs étrangers, souvent réticents à s’engager dans un environnement marqué par l’incertitude politique.

Dans cette perspective, la grandeur d’un dirigeant ne se mesure pas à la durée de son pouvoir, mais surtout à sa capacité à bâtir des institutions fortes et durables. Un véritable homme d’État est celui qui consolide l’administration, renforce l’État de droit et met en place des mécanismes garantissant la continuité des politiques publiques au-delà des changements de régime. Les pays les plus stables et les plus développés sont généralement ceux où les institutions priment sur les intérêts individuels ou partisans. La Guinée gagnerait à promouvoir une culture politique fondée sur la continuité de l’État et la préservation des projets d’intérêt national. Les programmes de développement devraient être considérés comme un patrimoine collectif appartenant à la République et non à un pouvoir ou à un individu. Le renforcement des institutions apparaît donc comme une condition essentielle pour assurer un développement durable et stable du pays.

Voulons-nous construire une République forte ou continuer à dépendre des hommes forts ?

Dans le cas guinéen, la question du renforcement des institutions publiques apparaît aujourd’hui comme un enjeu fondamental pour la stabilité politique et le développement national. Depuis l’indépendance, la vie politique a souvent été caractérisée par une forte personnalisation du pouvoir, où les institutions ont davantage été liées aux dirigeants successifs qu’à la continuité de l’État républicain. Cependant, aucune nation ne peut construire durablement son avenir lorsque son fonctionnement dépend principalement d’un seul individu.

La fragilité institutionnelle se manifeste généralement lorsque les décisions essentielles reposent sur des hommes plutôt que sur des règles stables, transparentes et respectées par tous. Dans de telles situations, chaque transition politique peut engendrer des tensions, des incertitudes administratives et des crises de gouvernance. Au contraire, une République solide repose sur des institutions capables d’assurer la continuité de l’État indépendamment des changements de dirigeants. La stabilité d’un Etat moderne ne dépend pas de l’autorité politique, mais de la capacité de ses institutions à garantir le respect des lois, l’indépendance de la justice et la continuité de l’action publique. La confiance des citoyens envers les institutions constitue ainsi un élément essentiel pour préserver l’unité nationale et prévenir les crises répétitives.

Enfin, la Guinée dispose pourtant d’importants atouts humains, économiques et culturels susceptibles de favoriser son développement. Par conséquent, ces potentialités ne peuvent produire pleinement leurs effets sans un cadre institutionnel fort, crédible et durable. C’est pourquoi les réformes institutionnelles doivent dépasser les simples changements politiques pour instaurer une véritable culture de l’État fondée sur la compétence, la responsabilité et l’égalité devant la loi.

Par Dr. Ibrahima Cherif, politologue

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